Si les effets de la pollution lumineuse sur l’environnement naturel commence à peine à être connu, du moins au niveau du grand public, les travaux menés par les scientifiques depuis quelques décennies montrent que cet impact est d’une telle ampleur qu’il pourrait être responsable de la raréfaction voire la disparition de nombreuses populations et espèces animales.
Il est particulièrement difficile de catégoriser les espèces sensibles ou gravement touchées par la pollution lumineuse, car les problèmes causés par l’excès de lumière sont assez souvent circonstanciels. Toutefois à partir des études de plus en plus nombreuses sur ce sujet on peut dresser le tableau suivant. Toutes les espèces sont touchées, depuis les mammifères (chauves-souris principalement) jusqu’aux insectes (nocturnes) en passant par les oiseaux (surtout les migrateurs) et les reptiles (tortues marines). Deux grands cas de figure se présentent;
- d’une part les espèces qui réalisent des activités particulières de leur cycle biologique la nuit, comme la migration ou la reproduction et qui vont êtres désorientées par la lumière. C’est le cas des tortues marines lors des phases de ponte ou lorsque les petites tortues nouveau nées doivent regagner la mer, mais aussi des oiseaux migrateurs qui voyagent de nuit ou des lucioles, insectes dont le rapprochement des sexes se fait par signaux lumineux.
- d’autre part les espèces nocturnes pour lesquelles la noirceur est l’environnement auxquels ils sont adaptés physiologiquement (mammifères et oiseaux nocturnes, batraciens, mais aussi plancton et même les plantes) et les espèces diurnes qui à contrario vont êtres dérangées par l’excès de lumière en milieu urbain.

Canons à lumière érigés en 2004 en mémoire des attentats du 11septembre 2001. Des milliers d'oiseaux ont été attirés par le double faisceau et tournoyaient dans la lumière.
Concernant le premier cas, les oiseaux migrateurs constituent probablement le groupe animal le plus visiblement touché par le problème de pollution lumineuse. En effet, les oiseaux utilisent plusieurs sens pour s’orienter lors de leurs déplacements migratoires et notamment des repères géographiques (chaînes de montagne, littoraux, …). De nuit et en particulier lorsque le ciel est couvert, les halos lumineux des villes et les éclairages des littoraux peuvent désorienter les migrateurs, puis les piéger dans les faisceaux lumineux. Plusieurs exemples spectaculaires comme la collision de plusieurs milliers d’oiseaux en une nuit de brouillard sur un pont reliant la Suède au Danemark, le jour de son inauguration, montre combien les grandes structures peuvent être meurtrières pour les oiseaux. Et les accidents de ce type sont malheureusement fréquents ; 5 000 à 10 000 passereaux (Calcarius lapponicus) tués ou blessés sur les mâts d’antenne radio dans le Kansas en janvier 1998; plus de 10 000 oiseaux se sont heurtés à des cheminées d’usine en deux nuits pluvieuses en 1981 (Ontario) et 23 000 ont été trouvés morts sur ce site où le problème a été réglé en changeant les projecteurs par un éclairage qui n’attire plus les oiseaux((pour les détails voir le site http://membres.multimania.fr/phildem/darksky.pdf et le document « « protégeons la beauté du ciel nocturne). A Toronto, qui est localisée sur un couloir de migration, les collisions fréquentes sur les grands immeubles et en particulier sur la tour CN qui est l’emblème de cette ville, a fait réagir les groupes ornithologiques et les a amenés à concevoir des programmes spéciaux (site à consulter http://www.flap.org/new/nestegg.htm pour le Fatal Light Awarness Program ou FLAP ) tout à la fois pour évaluer l’incidence de ces collisions sur les populations et aussi pour recueillir et soigner les oiseaux blessés.
Les populations d’oiseaux marins qui sont également en régression au niveau mondial (exception faite de certaines espèces de mouettes et goélands qui sont ubiquistes) sont particulièrement touchées par le problème de pollution lumineuse car de nombreuses espèces se déplacent de nuit et leur sens de l’orientation est perturbé par les illuminations le long des littoraux. Ils peuvent être également piégés par les puissantes lumières des phares et des plates formes pétrolières et mourir d’épuisement à force de tournoyer dans la lumière ou par suite de collision avec les structures. Des poussins d’oiseaux marins qui doivent s’orienter vers la mer lors de leur premier vol et qui sont habituellement guidés par la masse brillante de la mer peuvent être piégés par les lumières terrestres nocturnes terrestres et mourir d’épuisement après de nombreuses tentatives veines de trouver la mer, lieu de refuge et d’alimentation (LE CORRE M., OLLIVIER A., RIBES S. & JOUVENTIN P. 2002. Light-induced mortality of petrels : a four year study from Réunion Island. Biological Conservation. 105: 93-102).
Ce même phénomène se produit avec les jeunes tortues marines qui doivent rapidement gagner la mer après leur éclosion ; sur des littoraux éclairés ces jeunes désorientés se dirigent vers les sources de lumière artificielles et non pas vers la mer qui, dans des conditions naturelles est la masse brillante attractive. Quant aux adultes qui fréquentent de génération en génération les mêmes plages, les lumières artificielles rendent ces lieux moins attractifs. Le problème est grave car les sites de ponte accueillants pour les tortues marines diminuent comme peau de chagrin du fait de l’urbanisation des littoraux…même en zone tropicale ! (http://www.science.fau.edu/biology/faculty_staff/Salmon.htm pour travaux de Salmon, M).
Pour les poussins d’oiseaux marins comme pour les tortues marines qui viennent d’éclore, ce processus d’orientation vers la mer, qui est une masse brillante de nuit, est inscrit dans leurs gènes. Les tortues femelles venant pondre s’orientent quant-à elle vers les hauts de plage guidées par la masse sombre des dunes par comparaison avec la mer. La plus grande obscurité est indispensable pour ne pas perturber ces espèces.
Concernant la seconde catégorie (espèces nocturnes pour lesquelles la noirceur est l’environnement auxquels ils sont adaptés physiologiquement) les espèces les plus touchées sont les insectes nocturnes volants, notamment les papillons et certaines espèces de chauves-souris.
Concernant les insectes, dans une étude récente un auteur allemand, Eisenbeis (voir notamment la publication lights out for nature; http://www.urbanwildlands.org/Resources) a estimé qu’en saison estivale il meurt en moyenne 150 insectes par nuit sur chaque lampe routière. Lors de son travail de terrain cet auteur a noté qu’une seule lampe dans un environnement forestier avait tué tous les insectes aquatiques émergents (Trichoptères) dans un rayon de 200 mètres autour de cette lampe. Eisenberg parle d’« effet aspirateur » pour illustrer le fait que ces éclairages agissent de même en aspirant en quelque sorte les insectes puis en vidant les écosystèmes. Au total, la mort de dizaines de milliards d’insectes à cause des systèmes d’éclairage mal conçus entraîne une perte de biodiversité (certaines espèces déjà affaiblies disparaissent localement) et perturbe fortement les écosystèmes.
Chez les chauves-souris, le tableau est contrasté, car la lumière bénéficie à certaines espèces peu sélectives comme la pipistrelle et nuit à d’autres espèces intolérantes à la lumière comme le petit rhinolophe ou le grand rhinolophe. Les proies principales de ces espèces sont en raréfaction car piégées par les lumières artificielles et victimes des pipistrelles On voit par cet exemple que la pollution lumineuse créé une contrainte supplémentaire pour une espèce en mauvais état de conservation et augmente la compétition entre espèces. Par ailleurs des études récentes (STONE, E.L., G. JONES & S. HARRIS. 2009. Street Lighting Disturbs Commuting Bats. Current Biology 19 : 1123-1127) ont montré que l’éclairage des bâtiments dans lesquels vivent des colonies de chauves-souris avait une incidence directe sur le taux de reproduction et de survie des jeunes.
Ce tour de la question, trop rapide, laisse de côté les batraciens (la plupart des espèces sont nocturnes), les poissons, les micro-organismes planctoniques et même les plantes (dans ce cas les impacts se font sentir au niveau du fonctionnement des écosystèmes). Mais une conclusion s’impose; l’impact de nos éclairages sur la faune sauvage s’ajoute à la longue liste des nuisances qui érodent peu à peu la biodiversité de notre terre.
Le message est simple; la nature a besoin de l’obscurité et des solutions existent pour préserver l’environnement nocturne sans pour cela renoncer à l’éclairage. Alors toutes les installations lumineuses doivent êtres soigneusement étudiées avant leur mise en place au regard de leur impact potentiel sur l’environnement naturel et les travaux doivent se poursuivre pour mieux connaître ces impacts et y remédier.



















